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Identités littéraires

Louisa May Alcott et son double maléfique

Avant Les Quatre Filles du docteur March, une autre Alcott écrivait déjà dans l’ombre.

Illustration éditoriale de Louisa May Alcott et son double maléfique
A. M. BARNARD
Illustration éditoriale Archipel — évocation, et non document d’archive.

Quand on pense à Louisa May Alcott, on pense presque immédiatement aux Quatre Filles du docteur March : une famille, quatre sœurs, Jo, et une littérature devenue presque indissociable de l’enfance, de l’apprentissage et du foyer.

Mais quelques années avant ce succès immense, Alcott écrivait aussi tout autre chose : vengeance, manipulation, passions dangereuses, folie, pouvoir. Et elle ne les signait pas toujours Louisa May Alcott. Elle utilisait notamment un autre nom : A. M. Barnard.

Une Alcott beaucoup moins sage

Sous le nom d’A. M. Barnard paraît notamment Derrière le masque, ou Le Pouvoir d’une femme. Son héroïne, Jean Muir, entre comme gouvernante dans une riche famille anglaise. Derrière son apparente docilité se cache une femme extrêmement déterminée, capable d’utiliser les attentes et les faiblesses de ceux qui l’entourent pour conquérir la place qu’elle souhaite.

Ce n’est pas un accident isolé. Alcott écrit alors des récits où apparaissent passions destructrices, identités dissimulées, violence psychologique, folie, rapports de domination et femmes qui refusent parfois très brutalement la place qu’on leur assigne.

On est assez loin de l’image sage que la postérité a parfois fabriquée autour de l’autrice des Quatre Filles du docteur March.

Pourquoi se cacher derrière Barnard ?

Le pseudonyme permet évidemment de séparer ces textes d’une identité publique. Mais il ne faut probablement pas imaginer deux femmes complètement distinctes.

A. M. Barnard n’est pas une personnalité secrète qui remplacerait Louisa May Alcott lorsque la nuit tombe. C’est plutôt un espace de liberté. Alcott grandit dans un milieu intellectuellement riche mais financièrement fragile. Très tôt, elle écrit aussi pour gagner de l’argent et aider sa famille. Les récits sensationnels se vendent, les journaux en réclament, et elle sait jouer avec leurs codes.

Ils lui permettent également d’aller plus loin que ce que la littérature destinée à un public familial lui autorisera ensuite. Dans ces histoires, les femmes peuvent être ambitieuses, dangereuses, manipulatrices, colériques ou profondément ambiguës. Elles ne sont pas nécessairement exemplaires. Et surtout, elles ne demandent pas toujours la permission.

Puis arrivent les quatre sœurs

En 1868 paraît Les Quatre Filles du docteur March. Le succès change complètement l’échelle de la carrière d’Alcott. Le livre devient progressivement celui auquel son nom reste associé dans le monde entier, au point d’écraser en partie les autres facettes de son œuvre.

Louisa May Alcott devient l’autrice des jeunes filles March. A. M. Barnard, lui, disparaît presque derrière le rideau. Pendant longtemps, une partie de ces textes sombres reste largement oubliée avant que des chercheurs et libraires ne contribuent à les remettre au jour au XXe siècle.

Le double n’était peut-être pas si différent

L’erreur serait finalement de prendre A. M. Barnard pour son « mauvais double » au sens strict. La formule est amusante ; la réalité l’est davantage encore. Les deux écritures viennent de la même femme.

La jeune autrice qui imagine des héroïnes capables de manipuler une famille entière et celle qui créera Jo March ne sont pas étrangères l’une à l’autre. Dans les deux cas, on retrouve une fascination pour les femmes qui veulent décider de leur propre existence, même si les moyens employés et les genres littéraires changent radicalement.

Et lorsque Louisa May Alcott écrit Perdue dans une pyramide, ou la malédiction de la momie, cette Alcott plus étrange, plus sombre et moins prévisible n’est donc pas vraiment une anomalie. Elle était là depuis longtemps.

A. M. Barnard n’était peut-être pas le double maléfique de Louisa May Alcott. C’était simplement Louisa May Alcott lorsqu’elle s’autorisait à éteindre quelques lampes.

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